mardi 12 août 2008

Taine - le classique contre le national

Avec Taine, M. Espagne ouvre (dans Le Paradigme de l'étranger) un champ de questions très incisives, qui viennent se mettre heureusement en travers du chemin des cadres idéologiques du Vraisemblable critique d'époque (la nôtre). Notes :

. une des questions en jeu, durant la période de la disciplinarisation des littératures étrangères (mais aussi de l'invention, et la disciplinarisation de la littérature nationale, littérature française? A voir avec mieux de précision) - soit 1830-1900, avec un pic d'intensité après la défaite de 1870 - est l'historiographie de la Révolution. Question de la IIIème République en particulier, "sursaut national", et recherche "dans l'événement fondateur", des "racines de son identité" (267). Question de l'école, ici, vecteur de républicanisme et de nationalisme, y compris par la littérature. On est de nouveau dans le grand courant du classique/romantique, et de l'après du Grand Siècle français régnant culturellement sur l'Europe, dans le sens d'une émergence des nationalités (dont, et en particulier, littéraires).

. proposition de Taine : l'esprit classique, produit d'une noblesse oisive qui n'a que la cour et les salons pour sophistiquer une sociabilité - d'où l'esprit, la galanterie, la conversation ornée, la rhétorique, et toute la noyade mondaine des idées générales, qui amollit la pénétration des idées philosophiques - comme obstacle à la constitution d'une identité nationale. Son étude littéraire, vers les lois sociologiques des milieux ("race, milieu, moment"), comme critique de la "raison oratoire" des Lumières ("dialectique perverse" dit Espagne entre philosophie et esprit - il y a donc une culturalité de l' "intelligence". cf De l'intelligence, 1870), et compensation de la carence de littérature nationale française (La Fontaine, exception de "L'esprit gaulois"), dans la direction, la constitution, d'une sociologie, dit Espagne : travail vers une science de l'homme. Espagne, 268 : "Au pays du classicisme, la sociologie tient lieu de littérature nationale". Et Balzac peut être un modèle : littérature comme "encyclopédie du monde social".

. une perspective donc sur cet avant-les-nationalités du XIXème que je cherchais hier : une République des lettres (une conception de la nationalité par la littérature, ou du rapport culturel nation-littérature), qui est - "lettres" contre "littérature" : deux modèles, et deux histoires et deux systèmes culturels et idéologiques, classicisme-français et romantisme-allemand - inscrite dans la forme du classicisme, et de l'esprit classique.
"Esprit" porte lourd ici : non pas synonyme de culture, de cadre de pensée (je ne trouve pas, bien entendu, d'appellation neutre possible pour l'autre membre de la distinction), mais chargé de Montesquieu : la théorie des climats inscrite dans l'espace de L'Esprit des lois (et la philosophie politique libérale) ; chargé de la marque de la francité du Grand Siècle, mode socio-culturel propre, et hégémonique, à prétention universaliste, comme simple élégance ou mondanité. L'esprit contre la pensée et contre la littérature ; l'esprit contre le national comme populaire, aussi. Toujours le "philosophisme" associé au français comme politique du style, et toujours avec le sérieux philosophique de l'allemagne idéaliste en contrepoint (Ferry & Renaut dans La Pensée 68), ou ... [quoi du côté anglais? Il doit y a voir un terme. Et quoi du côté littérature? Sûrement l'Allemagne de nouveau, côté romantique-populaire ; ou le Wordsworth de la préface aux Lyrical Ballads).
Avant le national (par la littérature) donc, en France et dans l'empire culturel français (le "français" alors, comme force tout à fait transnationale. Et qui a plus à voir avec une classe et un mode de socialité - les cours européennes, et les espaces des Lettres [en Angleterre elles s'appelles Belles-Lettres en anglais dans le texte] -, qui coupe à travers une épaisseur sociale, qu'avec une nationalité, qui couperait dans la dimension géo-politique) : le classique, l'esprit, le goût, l'aristocratisme, la culture comme policé et raffinement - la civilisation (contre la culture les cultures, schème allemand).

. autre question présente : dans "le classique" comme plan insécable avec le national, il y a aussi l'oblitération de la dimension qu'impose "le national" : une corrélation nécessaire entre national et populaire. Taine regrette l'absence, dans le "gaulois", d'un continu perceptible entre les grands auteurs et le public national, en regardant avec envie les filles d'auberge allemandes lire Schiller (...). Ni Racine, ni La Bruyère - peut-être Rabelais, Molière, La Fontaine donc.
. de même : assis douloureusement sur ce constat de "carence" (dit Espagne) du national, Taine développe compensatoirement vers le social.

classique-esprit-lettres-civilisation (et conservatisme : la Révolution ne l'a pas bousculé),
national-culture-littérature-populaire,
social, et études d'une "rationalité sociale" (269) - recherche des "lois" ; méthodologie "réaliste et scientifique" ; recherche d'une philosophie de l'histoire.

. Bien sûr, enfin : passer par la littérature anglaise, et avant ça par la philosophie (et méthode philologique) allemande pour explorer l'inquiétude existentielle autour de la littérature nationale/française, "puisqu'il n'y en a pas".
Cf GD : c'est l'autre qui a mon accent. C'est la littérature étrangère qui a ma littérature nationale. On peut vivre ça, comme théoricien et clerc, douloureusement - la douleur étant un mode du problématique. Poor Taine.
Le singulier est que son modèle théorique - der kein ist - se soit institué comme mode national des études littéraires en cours de disciplinarisation, avec Lanson comme Tweedledum. Théorie du milieu littéraire.

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