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samedi 19 mars 2011

Boltanski - pratiques critiques

De la critique, précis de sociologie de l'émancipation. La finesse de l'apport, toute dans l'invention des moyens pour observer, serrer de près, les continus du social que les sociologies de la domination taillaient à la hache, en polarisant-totalisant.
La dynamique critique de Boltanski successeur de Bourdieu, trouvée dans cette reconsidération des tropes théoriques de la domination, avec leurs implications pour une pensée du politique, et ses amalgames, ses concrétions, produisant ces zones d'opacité. Par : la solution pragmatique, avec tout un éventail très articulé, très articulate, de références aux frayages de la théorie du langage (Wittgestein, le "langage ordinaire", et toute la formation discursive qui en découle, en linguistique, en source psychologique chez James, en anthropologie des institutions, etc.). Par : la pratique critique ordinaire. Des acteurs, concept critique de l'opérateur "agents" chez Bourdieu. Etc.
La qualité du travail est toute dans cette attention aux continus, social-énonciatif, des instanciations. A commencer par ceux qu'il y a à refaire entre l'acteur social et l'acteur des sciences sociales. Les embrayages délicats. Développant une sensibilité à, thématisant, la fragilité ("incertitude") de l'institution [on mettrait en regard avec **] : de l'énonciation de ce qu'il en est de ce qui est. Dynamique théorique donnée autour du rapport réalité / monde [the rather fanciful "mon&réal"].

Mais cette surprise des pages de conclusion, où on repart à la louche. D'abord en partant sur le pied de "L'émancipation au sens pragmatique". Même "au sens de" ne reprend pas assez. Ne rapporte pas assez le pragmatique au trope, très situé, de l'émancipation.
Puis : les soutiens pris dans les rhétoriques critiques dont on connaît les faiblesses, du programme dit au conditionnel, ce futur des lendemains qui chantent. "Cette orientation réflexive permettrait de généraliser la familiarité avec cette contradiction, que tous apprendraient à regarder en face, moins pour la dépasser que pour s'habituer à vivre à ses côtés, càd ensemble, dans la fragilité" (229). Programme de la fragilité. D'accord : mais pas au conditionnel. => l'enjeu ici est celui du plan de collectif, du plan d'action, dont on parle. Action de la critique. La fuite du livre vers quelque chose qui se reforme comme "dehors" de la sociologie : la "société", retotalisée, massifiée. "On pourrait", comme distinct de ce que le livre peut, et en effet fait. Distingue les capacités d'agir, ses plans. (231)

230 : "Un programme de ce genre, allant dans le sens d'un assujettissement des puissances de domination, conduirait d'abord à identifier et à remettre en cause les processus d'exploitation et, particulièrement, ceux qui trouvent leur principe dans une distribution inégale de la propriété. [...]"
Finir en plaçant le mot "communisme", c'est aussi une vache de question, un noeud d'empêtrement, en pénultième page et sans crier gare : "un mouvement comme celui dont on vient d'esquisser la dynamique permettrait de mobiliser des énergies considérables contre le capitalisme. Il favoriserait ainsi son remplacement par des formes moins violentes d'utilisation des ressources terrestres et par des façons d'agencer les relations entre les êtres [curieusement, beaucoup de langage et de devenir, ou au moins de processus, mais pas de références deleuzienne. Histoire parallèle, concurrente de critique de la critique, for sure. Mais.] qui ne seraient plus de l'ordre de l'exploitation. Il pourrait peut-être alors rendre au mot communisme -- devenu presque imprononçable -- une orientation émancipatrice que lui ont fait perdre des décennies de capitalisme d'Etat et de violence totalitaire" (235).
Proposition de péroraison [une dynamique piège, this, par la force d'inertie rhétorique de la conclusion, dans un travail tout en continuation?] : éloge, presque -- car on n'est plus dans l'analyse différentielle, dans le scalpel généreux de la méthode qui rend doucement le travail des valeurs aux acteurs "ordinaires", here, je-tu, maintenant, dans cette main -- de l'impossible (236), référence à Derrida [le point de référence, c'est Force de loi : zones limites identifiées là d'une pragmatique qui s'arrête pile au pied de la mystique négative], de la réalité "qui ne tient pas debout" [qui part en vrille dans une esthétisation de la critique, et un philosophisme, toujours une "limite", Derrida l'a assez montré, des travaux d'anthropologie historique], " 'histoires à dormir debout' " ; "leur rôle est d'aider la société - càd les gens, les gens dits 'ordinaires' - à se maintenir sciemment dans cet équilibre permanent en l'absence duquel, comme l'annoncent les pires prophéties, la domination, en effet, s'emparerait de tout."

Difficulté de tenir l'historique jusqu'au bout, alors même que, etc. Tenir les fils au-dessus des grandes fractures culturelles que sont ces partages. ["Le grand partage", B. Latour, tiens. En est une déclinaison]

lundi 14 mars 2011

Boltanski, De la critique

Avec les proximités, les pénétrations de la sociologie dans la pragmatique linguistique, pratiquées et balisées par Boltanski dans De la critique, (toutes les intuitions du fonctionnement sémantique des institutions, dans le même espace de proposition où évolue la philologie de Benveniste) ;

disons : avec les intuitions intimement linguistiques de la sociologie, où la poétique (comme anthropologie historique du langage) peut reconnaître par où prendre le relai,

la question se tourne vers, s'envisage vers : ce que la poétique peut demander à la sociologie ?

lundi 7 mars 2011

Agence, critique

A lecture de De la critique, Précis de sociologie de l'émancipation, Boltanski 2009.
Plutôt que l'émancipation, l'agence.
Et l'agence (le travail, la tâche, la fonction, - cf Bruno Latour sur la tâche du scientifique, Le Métier de chercheur, 1994 - la "rose des vents" du pragma scientifique ressemblant fort aux fonctions du langage, Jakobson ; sans le langage... ) : produire les triggers. Les inventer, les façonner, les positionner. Trouver les zones mobile, les points d'articulation. Spring them. : Décatégorisation, désectorisation. D'accord.

Latour sans le langage, sans le discours, et avec Callon : suivre le concept de "traduction", et son micro"scandale" (Venuti) : la traduction sociale de plan à plan de discours, pensée sans les langues. Suivre.

mardi 9 septembre 2008

Savoirs de l'histoire de la critique

Je reste suspendue, en ce moment, aux perspectives d'une histoire de la critique, à prendre la mesure de l'élucidation qui vient par ce point de vue - toujours Christophe Charle, et Luc Boltanski. Contre les déhistoricisations dans lesquelles on se piège avec Taguieff (Les Contre-réactionnaires, L'Effacement de l'avenir).

Des savoirs fins, du type de cette note à propos de Brunetière dans ses prises de position "Après le procès" (Dreyfus) : "Le meilleur sociologue des 'intellectuels de gauche' est toujours un 'intellectuel' de droite, et vice versa." (Naissance des "intellectuels", note p. 206).

lundi 8 septembre 2008

Culture et politique dans le colonialisme

Le colonialisme est ici. Fait de l'Inde l'ici du 19ème siècle britannique (et celui du 21ème siècle des anglicistes, y compris français). Ce n'est pas une question de l'autre ; pas une question de l'altruisme politique, pas prioritairement une question de l'injustice politique.

De même que la "forme affaire" peut donner, sociologiquement, à Boltanski l'intuition de faire de l' indignation un objet d'étude du "sentiment"(Saussure) sociologique (cf Affaires, scandales et grandes causes. De Socrate à Pinochet, 2007 , Stock- L. Boltanski, E. Claverie, N. Offenstadt, S. Van Damme dir. La dernière partie du volume : "L'indignation, objet des sciences sociales". Etude de Cyril Lemieux sur "l'accusation tolérante", et les "rapports entre commérage, scandale et affaire" ; et de L. Boltanski et E. Claverie sur le "monde social en tant que scène d'un procès")
De même donc que l'indignation, sentiment sociologique et objet pour la sociologie : dans le colonialisme, dans l'indignation anticolonialiste des liberal intellectuals - c'est bien une position de parole, qui a ses institutions et son histoire, sociale et intellectuelle (American academe, par ex.) -, une idéologie des minorités [culturalisme] qui n'est pas celle de la minorité [civilisme], et qui refait, généreusement, moralisatrice au nom de l'autre, la politique de l'identité.
La manoeuvre (avec tous ses degrés d'innocence ou non, et tous ses stades de l'altruisme au paternalisme) est celle de la substitution de la morale au politique. Ordinairement dépolitisante et déshistoricisante.

Le colonialisme ne concerne pas l'Autre, moralement et culturellement, mais le nous et l'ici, politiquement : c'est-à-dire au lieu où politique, éthique et culture et société civile sont noués inextricablement, pour former la cité, "vie des peuples".

Je pars de la question des administrateurs coloniaux. De la qualité de l'administration coloniale, et de ses employés. C'est le point de question que pointe G. Viswanathan dans Masks of Conquest (1989), en retraçant l'évolution de la politique coloniale britannique en Inde comme politique culturelle : passage de l'orientalisme mis en place par Warren Hastings (1774-1785) à la réorientation angliciste de Lord Cornwallis (1786-1793).
Oui, le pouvoir aux Indes - en Afrique du Nord française, etc. - est géré par des administrateurs coloniaux (G. Orwell, L. Woolf en font entendre les échos at home), puisqu'il n'y a pas de démocratie locale. Contrôle politique direct et unique : qui découple le social, le culturel, du politique. Et fait émerger le plan de la morale. Autonomisation, qui fait qu'une politique coloniale peut se faire par une politique culturelle. La question étant celle du rapport, artificiel, qui doit s'ingénier pour suppléer à l'articulation culturelle de la société au pouvoir. Ce sera, en Inde, une politique éducative, et la littérature son instrument. La littérature comme lien culturel, moral. Comme société et police de susbtitution. (Avec cette ironie, soulignée par Viswanathan, de savoir que c'est à la moralité des britanniques coloniaux qu'il y a à remédier, par l'éducation compensatoire des "natives".)
Le rapport entre culture et pouvoir est mis en question, tendu, par la situation coloniale : pas (seulement?) parce qu'il jaillit d'une injustice politique à grande échelle, mais parce qu'il tend les questions et les principes politiques des nations métropolitaines : question de la gouvernementalité, avec ses checks and balances nécessaires at home, par le fait de la monarchie parlementaire et de la représentation. Colonies ; lieu de pur pouvoir ; extension naturelle du politique, quand il a free rein et part en vrille. D'où aussi ses fragilités, et ses paranoïas ; ses impossibles politiques, nécessairement.

Moins une question de justice politique à l'échelle géopolitique, qu'une question de la pratique du pouvoir possible, avec ses histoires - on change de grand récit d'intelligibilité, alors. Gouvernementalités. Exercices et expériences du libéralisme britannique (la East India Company dans ses démêlés avec la Couronne, et avec les autres lobbies du Free Trade), par exemple. Pour la France, une autre trajectoire.

Question de notre réflexion, notre problème politique, donc.
Pas la question de la "repentance" - qui est un autre débat, à voir -, mais celle de la démocratie, maintenant.