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jeudi 14 août 2008

L'Allemagne paradigme de l'étranger

La solution, en toute fin du livre (M. Espagne, Le Paradigme de l'étranger), la dernière page : 354, "L'Allemagne devient ainsi le paradigme de l'étranger. Or le XIXe voit s'élaborer toutes les disciplines de sciences humaines modernes qui, à des degrés divers, sont liées à cette fenêtre sur l'extérieur" ; dans toutes les formes culturelles et universitaires qui s'instituent, donc, "une mémoire allemande", "qui s'est fixée dans les structures mêmes de compréhension et d'analyse des aires culturelles extérieures."
C'était donc une autre valeur du "de" : paradigme qu'est l'étranger, j'avais lu - mais entendre aussi cette proposition première : le paradigme que constitue l'Allemagne pour la globalité de l'étranger, nouvelle question.

Note sur l'Anglais : "Seule l'Angleterre paraît dans une certaine mesure échapper à ce schéma, car son empirisme philosophique est déjà une référence dans la pensée française des Lumières". Mais Taine, passe par la science culturelle allemande pour passer par l'aire culturelle anglaise pour ne pas trouver la nationalité littéraire française. L'Anglais est au schéma aussi, qui a en effet une autre histoire, et marque une autre période. Faudrait voir : ce qui devient de la référence anglaise au moment des Idéologues, et de la pensée de l'histoire des cultures après la Révolution. Burke, par exemple ; on peut commencer par là et M. Espagne l'a noté. Aussi : le relais qui se fait entre la référence philosophique du côté de l'Angleterre, et celle de la philosophie idéaliste allemande. Y situer le sensualisme de Condillac - et par rapport à la question des cultures historiques prise, ouverte, par les post-révolutionnaires en France.

L'Allemand, philologique, a certainement formé le savoir américain - sur les littératures et cultures étrangères mais plus totalement sur l'ensemble des objets universitaires.
A voir aussi l'histoire correspondante de l'influence philologique sur la constitution de English (Arnold passe par la IIIème République, il me semble?), et des Modern Languages.

L'étranger dans le savoir-pouvoir du XIXème

Arrivant vers la fin du Paradigme de l'étranger (Michel Espagne), et concluant le chapitre sur les études anglaises en particulier : plusieurs questions renstent pendantes, qu'il faut noter. C'est que le livre ouvre la soif pour cette information historique qui dessine un paysage très-nécessaire, et qui prend corps sous nos pieds : élucidation, intelligibilité, des substrats historiques, maintenant cryptés (tiens, oui - cryptage, comme marque d'obfuscation des générations de pouvoir, mais crypte, aussi : une histoire dont il n'y a plus d'interpréteurs, de passeurs. Héritage énigmatique, traces d'archaïsmes qui produit des outcrops étranges dans la pratique présente, sans qu'on songe assez à leur poser la question). Le roi n'est pas tout à fait nu - puisqu'il est toujours habillé du grand manteau flottant de l'histoire (Benjamin : l'histoire et la survie du langage, même labilité anthropologique).

. pourquoi le paradigme de l'étranger? Affiché en titre, le terme n'est pas repris, jusqu'ici, pour opérateur dans l'étude. Touche structuraliste un peu étrangère, non?, au travail d'histoire institutionnelle et culturelle. Certainement il s'agit de montrer, de recomposer et de souligner, l'histoire d'un phénomène culturel, propre au XIXème, qui serait "l'étranger", et "la littérature étrangère", se formant, s'implantant, croissant dans le milieu culturel français. Croissance d'un culturème, disons - et surtout d'un épistémème, disons : l'étranger prenant comme milieu d'implantation l'espace des facultés de lettres et les formations discursives frayant autour des littératures : revues, salons et conférences publiques. Unité d'histoire géopolitique, et en particulier du rapport de rivalité avec l'Allemagne, mais active dans le milieu du savoir-pouvoir. Le pointer par "paradigme" : souligne, un peu discrètement quand même, qu'il s'agit d'épistémè? (comment Foucault est contemporain d'une queue de comète structuraliste - Et sans doute aussi comment l'entreprise de M. Espagne a à se situer dans les études germanistes françaises, ou depuis elles, dans les années 1990).

. on voudrait maintenant savoir plus sur l'apparation discursive de notions si puissantes à modeler les manières de faire les disciplines des langues-et-cultures-étrangères : où quand par quelles voix apparaît dans le discours normal l'expression-notion d' "aire culturelle" (si la réalité de cet opérateur de cartographie institutionnelle est sensible à partir des années 1880, pour l'anglais par exemple) ; et celle d' "études anglaises" - qui n'est pas l'anglistique allemande, ni les Modern Languages anglaises (sont-elles, elles, héritières de la "philologie moderne" allemande, en suite à la "philologie" centrée sur l'Antiquité grecque et latine?). Espagne parle de, affiche, la germanistique, l'italianisme et l'hispanisme. Pour les autres aires, il donne "langues méridionales", et "textes slaves" : pas assez puissants pour instituer des territoires institutionnels ni des corps disciplinaires. Il faut faire une histoire de ces naissances normatives.

. il me manque un chapitre qui porte la même attention identificatoire à la constitution du champ comparatiste. F. Baldensperger, Joseph Texte (premier comparatiste en titre), et alii son présents, mais le territoire reste hors champ. C'est le différentiel territorial qui m'intéresse tout particulièrement : comment l'étranger se ramifie en comparatisme d'un côté, et spécialités des aires culturelles de l'autre. Comment l'étranger se défait, sous la pression culturelle du tropisme dix-neuviémiste européen : les nationalités.

. il me manque aussi la vue sur cet autre hors-champ, qui est nécessairement force modelante de celui-ci : la littérature française, nécessairement en train de travailler son identité disciplinaire dans le mouvement de l'université nouvelle dans les 1880s. M'intéresse : comment la hiérarchie des disciplines, la littérature française lording it over les étrangères, se met en place, qui donne aux champs des "LCE/LLCE" leur position ancillaire - position non universitaire (non statut), mais sociologique (comme, donc, plusieurs institutions vivent superposées, partiellement intersectées : institutions et normes. Les superpositions, et viscosités dans la dimension de l'histoire, de la forme politique, culturelle, sociologique - pour ne penser qu'à elles). Comment la littérature française se déroule et prend son terrain sur un autre plan historique : l'héritage des Belles-Lettres et de l'esprit et des salons, l'emmêlement dans une socialité de la littérature qui lui rend la disciplinarisation plus complexe et plus politiquement tensive (il serait prévisible que s'y marque plus de conservatisme, et des antagonismes avec les modernisateurs plus tendus - à voir) : l'héritage universitaire propre aussi, du côté les Lettres, de la rhétorique (still enigmatic to me) ; des cours publics sans doute et de la belle parole, éloquence, mondanité, style.

. faudrait aussi voir le processus d'apparition, d'identification, de "civilivation" ; ce produit particulier des disciplines des Langues, fruit d'une évolution interne et postérieure à langue et à littérature, et à étranger (voir aussi, certainement, comment cette histoire n'est pas synchrone : d'après ce que je devine des potentiels des différentes "aires", l'Anglais devrait s'y être mis avant l'Allemand, par exemple : tropisme sociologique du premier le poussant dans une autre direction que le linguistique et littéraire, philologique, de l'autre).
. Et d'ailleurs : comment de "littérature étrangère" (au singulier initialement) on passe à "Langues". La question est entée sur cette autre voisine : comment se met en place le partage entre enseignement de langue et enseignement de littérature? Avec ses réalisations pratiques, sociologiques, différenciées - maîtres de langue, maîtres de conférence, professeurs, préparation progressive aux diplômes et concours - les professeurs commençant à mettre la main à la pâte du côté de la langue.

lundi 11 août 2008

Sciences européennes - suite

Michel Espagne, germaniste, doit passer par "toutes" les disciplines des Langues pour faire l'histoire de l'une d'elles : cette indifférenciation initiale, justement. Sort commun des Langues-et-littératures, issues du même mouvement de singularisation simultanée des nationalités européennes et des sciences de la nationalité-culturalité : études littéraires, études anthropologiques, et toutes "sciences de l'homme".
Leur différenciation est le coeur problématique commun - l'émergence de la question du national et donc de l'international comme processus ; il y a culture, offerte à une science, quand il y a différenciation culturelle et moyens de penser la diversité des cultures (même chose pour la littérature, concept du romantisme allemand ; voir L'Absolu littéraire) - de l'étude : une histoire des Langues (des chaires) comme faisceau d'histoires, avec leurs vitesses différentes mais liées.

Puis : la culturalité des modèles scientifiques qui ont orienté les disciplinarisations, encore (nouveau pli de complexité) : le modèle allemand philologique, comme invention de la disciplinarité de la culture et de la littérature ; un modèle français structuraliste partiel mais puissant (puissant, comme le philologique, de re/configurations des champs, internationalement : il a été à son plus productif dans le milieu anglais-américain, créateur d'inventions disciplinaires fourmillantes, exploseur des cartes établies en recontrant les mouvements déjà locaux) ; maintenant un retour de la Theory qui pousse en France, enfin lentement audible et traduite.

Sciences européennes - de la littérature

Le Paradigme de l'étranger, de Michel Espagne, toujours une mine.
Le processus de "différenciation" de la "littérature étrangère" aux littératures singulières, aux "aires culturelles", et aux champs disciplinaires découpés selon "langue-et-littérature-nationale", reste difficile à percevoir dans sa logique historique culturelle exacte.
L'une des plaques tournantes est certainement Mme de Staël, qui met en différentiel un romantisme allemand héritier de la Réforme et la tradition catholique et hégémonique du classicisme français. C'est l'histoire politique parallèle et rivale de la France et de l'Allemagne qui s'y déroule, sur 150 ans d'épopée par la science littéraire. Mais la complexité de ce nouage est riche encore et encore.
. par exemple : qu'est-ce qui préexiste donc aux "littératures étrangères", comme entités nationales et propres à disciplinarisation, institutionnalisation universitaire et culturelle? Avant la carte littéraire européenne des Etats-nations (une Europe pré-nationale), qui est celle qui se fabrique graduellement, différentiellement, au long du long XIXème siècle (1848 : époque des nationalités) : la République des lettres? Les clercs - et donc en effet un fil du côté de l'Eglise, système culturel-politique trans-national et européen. Les lettres humanistes, prolongées depuis la Renaissance, phénomène de nouvelle production de l'Europe - l'Europe produite comme monde au moment de la découverte du Nouveau Monde ; l'Europe bien sûr produit du colonialisme européen, et donc du commerce de l'étranger, intra et inter - dans une modernité qui prend sa source en proto-Italie et diffuse en latin. Les milieux aristocratiques qui sans doute voyagent entre les cours royales.
. la notion de littérature étrangère, quand elle devient "littérature anglaise (etc.)" et "comparée, se déplace déjà dans un nouveau milieu, post-révolutionnaire. L'Europe, comme ensemble d'Etats-nations européens, est post-révolutionnaire, et graduellement-démocratique (ou est-ce : républicaine?) : avant elle il y a l'hégémonie culturelle française, qui diffuse en français, et dans la forme du goût - classique, universaliste puisque esthétique, littéraire et critique. Contre elle il y a l'émergence de la notion de culture comme contre-culture allemande, romantique et philologique ; qui joue la culture comme nécessairement les cultures contre l'universalisme colonialiste du goût et des Belles-Lettres. "Historisation du goût", écrit Espagne. Et question du peuple - "affaire du peuple" (Kafka). D'où les folkorismes du XIXème, et ses sciences ethnologiques.
(Puis, bien entendu, le déraillement historique de l'Empire. Avec les tensions qui font une figure comme Mme de Staël.)
. la littérature dans ses déroulements des cultures aristocratiques aux démocratiques - et de sa place sociale du privé au culturel. La démocratie par la "culture", concept actif et modelant ; inscrivant des institutions et des modes de pensée.
. à regarder aussi, la question de la littérature comme instrumentale dans le rapport entre républicanisme et libéralisme. Le concept de "culture", concept libéral - qui va avec l'université libérale issue par ex. du libéralisme de Humboldt, etc.

La littérature, naturellement, non le reflet de cette histoire mais participant de cette histoire.
Les sciences de l'Europe : les savoirs - formes de langue, formations discursives et institutions - productrices d'Europe.

A lier à Husserl, et la Krisis.
Une Europe de ces sciences. Produite, constituée, par elles. Par "Bildung", et De l'Allemagne, et l'invention de l'indo-européen, de la littérature étrangère, etc.