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dimanche 10 octobre 2010

Peuples de Rancière

Il m'a fallu jusqu'à 150 pages pour comprendre ce que fait Rancière dans La Nuit des prolétaires (1981). La matière problématique qu'il examine et ordonne ; l'activitité philosophique qu'il y apprête et qu'il y mène. Repositionnant par là, naturellement, les modes du philosophique.

Les échos se font avec les déplacements opérés par les premiers des Cultural studies, et plus précisément par les précurseurs auxquels les CS se sont affiliés : Christopher Hill et l'histoire des Radicals (avec une parallèle combinaison entre invention de peuple et réactivation de modes religieux), EP Thompson et l'histoire sociale, Hoggart sur la culture puis les Popular Arts.
Et : les ramifications possibles, très en aval, dans Homi Bhabha. Politique et énonciation ; et poussées de réorganisations du symbolique.

La population aléatoire du peuple saint-simonien, le prolétariat même. Ces poussées de peuple que Rancière regarde. Aux pousses : ici sa proximité avec Bhabha. Décompléter le peuple républicain, et des organisations de métier, et des associations de travailleurs. Ces peuples de traverses, de la "porte" et du "chemin de ronde" (cet imaginaire descriptif, le rapproche de Bhabha) ; "aléatoire" est très juste, très fin (ici proche des propositions, poussées, de Deleuze-Guattari : décompléter le peuple, le faire manquer).

Deux notes en suivant ce lent déroulement dans les discours et les archives et les frayages qu'y cherche Rancière (pour une pensée politique de gauche, 1981) : sur deux questions qui traversent, et par là constituent ; contribuent au traversier de ce peuple périodisé, qui a passé (la chronologie donnée en fin de volume raconte ça : finit sur l'extinction des organisations associations avant-gardes colonies, et sur la mort des figures qui ont porté le mouvement. Le reste étant laissé au silence.)
- la place des femmes.
- la place des colonies. Icarie (Cabet, 1840 : Voyage en Icarie), utopie, phalanstère, communisme, etc. Mais bien : en Egypte (ici une femme, Suzanne Voilquin), Louisiane, Brésil, Texas (l'Icarie même), Nouvelle Orléans, Iowa, Illinois, (participation, pour certains, au camp nordiste pendant la Guerre de Sécession). Le Nouveau Monde, et le traitement de ces colonies aux Colonies.
Où se placera ici l'histoire des Forty-Niners? Questions du peuple et de la nation, puisque de la colonie (différentielle), et de l'international : 1864 : Création à Londres de l'Association internationale des travailleurs.

samedi 13 mars 2010

Prolétaires et subalterns

Rancière, La Nuit des prolétaires : toujours de la gauche très pénétrante, étonnante, dans Rancière. Qui est à lire à la fois dans l'histoire du gauchisme des années 70 puis 80 (le livre sort en 1981, posant bien ses contemporanéités avec les jeunes turcs socialistes qui s'apprêtent à prendre le pouvoir, et les "nouveaux philosophes"), puis post-89 (l'avant-propos date de 1997, et compte le décalage depuis la première parution : celui à se digère la fin de l'URSS et la fusion des deux courants pré-cités en un seul dominant) -- à la fois dans l'histoire des gauchismes français et leurs affaires avec les gauches dominantes (marxisme, déterministe) donc, mais aussi avec ce que je connais mieux, par l'autre bord, anglophone.
Rancière et Bhabha ont des rencontres répétées, et je comprends mieux comment. Comment aussi des résonances avec les travaux des critiques britanniques du marxisme (mais aussi ses nostalgiques d'une gauche de la vérité "populaire" : Hoggart semble positionné exactement là) : Cultural studies, EP Thompson, culturalismes anti-économistes etc.
Autre résonance qui m'intéresse : la détotalisation du "populaire", des "masses", du "prolétaire" comme vérité du présent ou vérité de l'avenir, avec le travail de critique du nationalisme indien par les subalternistes. Rentrer des coins dans les récits théoriques ; splinter, récupérer les lignes de failles, "contradiction" (opération marxiste toujours?), la non-unité.

vendredi 13 mars 2009

Le postcolonial : pour culturologie du politique

Je continue à cogiter l'apport de la question du colonial (c'est-à-dire : la problématique postcoloniale) pour une culturologie du politique. La poursuite du projet, engagé de longue date et donc déjà riche d'une histoire aux coordonnées multiples (décolonisation des années 50-60 ; postcolonial des 80s ; néocolonialismes des guerres des 90s, des terrorismes et ethnocratismes des 2000s), d'une réinterrogation des bases de la philosophie politique européenne par les exigences d'une anthropologie critique.

Avec Fanon, Les Damnés de la terre (1961), c'est le rapport de classe et race qui est noué, et arraché aux coordonnées des "intellectuels" et "élites" complicites avec la "bourgeoisie colonialiste" : qu'en situation coloniale (40), le blanc est riche, le riche est blanc (43). La "classe dirigeante", "espèce dirigeante" (43). Et les cadres théoriques du marxisme sont critiqués par l'évidence matérialiste d'un rapport économie politique / culture sociale décalé :
"L'originalité du contexte colonial, c'est que les réalités économiques, les inégalités, l'énorme différence des modes de vie ne parviennent jamais à masquer les réalités humaines. [...] Aux colonies, l'infrastructure économique est également une superstructure. [...] C'est pourquoi les analyses marxistes doivent être toujours légèrement distendues chaque fois qu'on aborde le problème colonial." (43).

Avec Ashis Nandy aussi, un autre nouage des plans d'analyse est forcé : psychiatrie et sociologie ; sujet socio-culturel et régimes du pouvoir ; subjectivité sociale-culturelle et police politique.

Avec Rancière, La Mésentente (1995) : le rapport de la philosophie au politique, par sa mise en ordre dans les formes de la "police", et l'ordonnancement d'une culture conceptuelle qui le philosophisent. La philosophie politique : ce discours de la mise en police du politique. Ses termes modernes (après les étapes de Platon, Aristote, Marx), postcommuniste : le triomphe totalisant, mondialisant, consensualisant, de la "démocratie" qui est une démocratie de "police". Politique du consensus et de l'humanitaire, de la communication et de la communauté. Qui continue à faire ses partages, et à produire ses "sans". Ses demos : par les éruptions d'ethnos qui sont les demos contemporains.

Pourquoi une anthropologie critique doit toucher à la labilité du rapport (partage, avec Rancière) entre privé et public, et au processus de socialisation qui se fait dans le nouage langagier - ici le poétique - , qui est le nouage des sociétés.
Question du peuple. Comme société-et-nation.