vendredi 16 décembre 2016

Sécularisation et littérature

Le plus frappant car inattendu dans Talal Asad jusqu'ici concerne la littérature. Et le langage. Non que ces transitions et chaînes d'implications historiques soient mal connues, mais ici replacées, remises dans une perspective. Chaînon important : la critique biblique, relecture réformée de l'énonciation évangélique et du rapport de parole dans le christianisme. Sécularisation, textualisation, littérature, sacre de l'écrivain contemporain du sacre de la république.

Finesse de T Asad, que j'ai grand plaisir à retrouver. Finesse d'anthropologue, qui se passe dans la complexité des questions du politique ou de la valeur. Finesse d'un anthropologue qui implique la littérature, et les langues, soit la traduction. 

mardi 13 décembre 2016

Anthropologie du sécularisme : Talal Asad

"What might an A of S look like?" (Formations of the Secular, 2003, 42) : une généalogie (son propre terme) des concepts du religieux - la mutation de "inspiration", "révélation" ; la délégitimation des autorités écclesiales, la Réforme productrice du High Biblical Criticism et la critique textuelle ; la textualisation et poétisation de l'Ancien Testament (Herder, Renan, WRobertson Smith, études de religions comparées), contemporaine sur son autre face de la sacralisation mythification de l'histoire (en progrès) qui peut ensuite donner le "sacre du citoyen" (Rosanvallon).

Relais du religieux au textuel, aux disciplines textuelles de l'historiographie moderne, à la littérature mais pliée entre rhétorique des polite letters et esthétique romantique, au langage et ses agonies de questionnement, etc. 
Lié à l'État moderne et ses intellectuels, anti-particularistes.
Une proposition clé concerne la double face de la sécularisation, qui est aussi le split entre le projet d'une histoire séculière et le discours/savoir moderne sur le mythe, le discours sacré (régime Durkheim, modèle universel universaliste, anthropologique, du sacré comme espace à l'écart, et du "sentiment religieux" comme lieu de l'écart, lieu de l'inconscient social), et le symbolisme (43).

T Asad y va avec une légèreté suggestive de traitement qui suggère puissamment mais passe trop en surface dans les formations discursives. Difficile d'entrer, au delà des repères déjà connus de cette grande transition et au delà des quelques points d'articulation où il fait soudain un éclairage, dans les engrenages des transformations.

Starobinski impliqué dans cette élucidation, pour ses apports en effet sur l'histoire de l'herméneutique, dont il est crucial pour une poétique de connaître profondément les formations en effet. Qui élucident la constitution du champ littéraire et du champ de la critique littéraire, et leur fonction, leur condition d'opportunité, dans le grand long processus de la sécularisation.

lundi 12 décembre 2016

Barbares

Glorious 70s ! Brassens, rappelé par JN Jeanneney dans la Concordance des temps du week-end consacrée aux Barbares : "les imbéciles heureux qui sont nés quelque part", et qui viennent de X, de Paris, "de Sète ou de mon cul". 

dimanche 11 décembre 2016

Faye sur le change, prosodie de l'histoire

Faye, ayant enfin donné ses cartes progressivement : extrêmement suggestif, sur deux plans.

D'abord comme addition dans ma propre écoute du polylogue des propositions théoriques des 70s, faisant résonance à, entre, Lyotard, Deleuze sur fabulation et styles (et Derrida sur style), Barthes sur logothètes, Bataille, Marx Marx Marx (sur les quantités de valeur rendant possibles toutes les explorations de l'économie des échanges et transversalement les échanges entre production matérielle et production signifiante, "langages", idées), Chomsky après Propp et les narratologies et le génératif transformationnel, Wittgenstein et les "langages" et les coups. Ces articulations difficiles, tentées, entre les lignes de la linguistique et des philosophies du langage - passant aussi, comme Deleuze, parmi les ressources des Stoïciens pour affermir les hypothèses de l'effectivité du langage dans le social, somaton.
Une contribution remarquable dans ces entreprises, polylogues (un milieu était possible, à la fois condition de et produit par - ici la perplexité sur les occasions, situations d'opportunité et de félicité, de telles conjonctures historiques), sur l'économie générale et commune, articulée, entre base et superstructure, entre social-économique ("langages lourds de") et langage et idées et idéologie.

Et, plus crucial encore : un essai de conceptualisation quant à la transformation dans les ordres du discours. "Change". Il termine son Introduction avec, 239 : "Et voici ce qui importe : le récit qui rend compte de la façon dont s'est faite acceptable l'oppression, commence la libération." Après le travail introductif, restera toute la tâche ouverte, programmatique, d'une autre paire de manches : les conditions, les physiques historiques, des passes énonciatives de libération, et toute la question de l'entrée appliquée, "agentive", dans le procès de la libération ou de la critique (mot concept chez Faye). Que faire comment faire quelles conditions de la critique organique.

Pour "rendre compte" de la transformation "redoutable Wirkung" qui installe l'hitlérisme, pivot de l'an 1932, "entrecroisement" (mot de Th Mann) qui courbe l'espace politique en ce "fer à cheval des partis" (extrêmes gauches extrêmes droites, destin du sorélisme, révolution conservatrice), il explore le potentiel de notions comme "l'oscillateur de langues" (231, montrant la génération italienne du concept de Stato totale), "l'éclateur idéologique" (232), la coupe, la prosodie (qui accentue certaines séquences), les renversements et permutations (221, 204), et "opérateur de passage" (233). "Rose des vents" des diverses polarités en enchaînement idéologique, et "oscillateur sémantique" (233). "Dialectique (s'il en fut)".
La difficulté que je rencontre alors est dans le pb que ça pose quant à la différentiation commode au sentimentalisme conceptuel, par Deleuze et Guattari, mot d'ordre / mot de passe. Que j'ai aimé composer pour mon étude de l'ambedkarisme. Le change, la transformation, est plus remarquable et plus éclatante (Blast, Fire!!) - la "formule" plus "éclairante" (le propos est de Carl Schmitt?) - dans ses générations totalitaires certes. Le relief que donne l'exceptionalité de l'hitlérisme et la qualité de la documentation minutieuse à la fois par la paranoïa du Reich et par l'expiation de Nuremberg etc. Mais. La qualité de transformation n'est dont pas en elle-même diacritique. La critique doit commencer au seuil suivant. Faye en dessine la ligne puis laisse le livre là : que le diacritique du nazisme réside dans "la mort" (Bataille alors en référence), la Totenkopf S.S., le "référent absolu" de la guerre à mort, guerre mondiale, Todeskampf, concentration (camps de), zone neutre des projecteurs et mitraillettes autour des camps, lieux d'exercice des SS, où cessent les différences. État total, guerre totale, mobilisation totale (E Jünger).
La qualité dans le langage du total : "il n'y a plus d'énoncé vrai, où le Mythe insurgé à triomphé du Logos et de l'opposition vrai-faux ; où toute vérification des énoncés est frappée d'interdit, où ne subsistent plus que les déplacements accélérés des récits idéologiques et de leurs référents, les uns par rapport aux autres - seule demeure la mesure dernière que donne le rapport au référent absolu ... la mort."
Il reste un hiatus, qui sera à reconstruire. 

samedi 10 décembre 2016

JP Faye : la redoutable Wirkung

Faye sur le paradoxe, bien vu, entre le corpus de contes, fictions, récits littéraires et imaginaires qui forment le corpus de l'analyse structurale expérimentée depuis Propp, la formalisation semblant : "plus ils ont de chance de tomber sous les prises d'une analyse aisément formalisable (ou structurale)", alors que : "Mais aussi merveilleux que soient les récits völkische de Wagner, Lanz, Eckzrt, ce n'est pas une telle analyse structurale qui ferait ressortir leur redoutable Wirkung" (203).
Change, donne-t-il comme titre à sa revue. 

Conditions de la critique : 1970s

MM demande, conversation autour d'une table amicale, entre universitaires littéraires : toi aussi tu dis/vois ça ?, l'explosion des années 70, vingt ans, puis on est dans un creux (s'agissant de la production intellectuelle française).
Motivations, dynamique, de cette explosion : fracture enfin de la chape gaullienne et des piétés recouvrant la Guerre d'Algérie dans un consensus national de droite à goût doux. Prospérité de la reconstruction sous Plan Marshall en Europe, pas pour rien - alors que montée en tension de la guerre froide aussi, et la valeur tensive du communisme. Victorianisme des années 50, un ordre colonial, un verrou social sur les mœurs. Replonger dans ça. Poujadisme, apparition de JM Le Pen. Quelque chose de l'ordre d'une satisfaction, bien-pensance bien sûr, satisfaction de soi.

De même que le structuralisme de l'après-guerre est clairement une solution expérimentée en anthropologie, dans les disciplines, au culturalisme dévastateur qui sous-tend l'agression nazie.

Chapes - mutation des ordres du discours

Expérience des écrasements hégémoniques : vivre plusieurs décennies rend possible autrement que jamais sans cela une traversée du phénomène historique et une sensibilité aux rééquilibrages, lents ou extrêmement rapides, des conditions. Mesure, cet automne politiquement terrible, de la mise en place fracassante de nouvelles acceptabilité et inacceptabilité des discours (cf Faye sur la République de Weimar). Mesure immédiate du poids nouveau, et par là mesure comparative du pesant qui était en place sans qu'on en prenne conscience autrement que par une évidence réflexe, topos d'opposition d'époque.
Le poids croulant de la dénégation raciale et postcoloniale en France et en Europe, parfaitement pesé donc, pour commencer. Et on pourra entreprendre (on le fera obligatoirement, bitter and incontrovertible experience) un répertoire des possibilités et flux discursifs càd politiques déniés verrouillés et tout simplement inaudibles, ovni, exorbitants.
Dans un plan particulier et qui m'est professionnellement intime, sont comprises les formations discursives de la théorie et du langage même, mais je les note simplement comme index, sans en faire valeur allégorique particulière. (Quoi que, etc.)

Je patauge pour saisir ici, c'est très fluet, ça demande saisie, écoute. Invention d'une écoute, qui plus est (déplacement de Klemperer hors de ses réflexes de philologie romanistes, mais aussi invention par le CCCS et Hall en particulier de cadres pour donner à entendre le thatcherisme et ses socialités, Policing the Crisis etc. 'Appalling effort' once again.).
Je note les déclarations de diverses instances démocratiques de société civile aux EtatsUnis, qui se mettent en ordre de bataille pour la lutte qui s'engage, Democracy Now, ligues etc.

Parmi les coordonnées des nouvelles chapes discursives : l'ethnicisation du politique, trope promis à une carrière spectaculaire dans les années qui viennent.